Kabullywood : entretien avec son réalisateur Louis Meunier

Poignant récit, entre fiction et documentaire, d’une jeunesse afghane assoiffée de culture et de liberté dans un pays où celle-ci se paye encore souvent avec le prix du sang, “Kabullywood” sort en salle ce mercredi. Rencontre avec son réalisateur.

A Kaboul, en Afghanistan, quatre étudiants assoiffés de vie décident d’accomplir un projet audacieux : rénover un cinéma abandonné, qui a miraculeusement survécu à 30 ans de guerre. Come un acte de résistance contre le fondamentalisme des talibans, ils vont aller au bout de leur rêve pour la liberté, la culture et le cinéma…

Ci-dessous, la bande-annonce du film…

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Kabullywood Bande-annonce VO

 

Lucide et poignant récit sur une jeunesse afghane n’ayant jamais -ou si peu- connu son pays en paix et payant ses envies de liberté parfois au prix fort -celui du sang-, Kabullywood est signé par le réalisateur français Louis Meunier. Un pays qu’il connait particulièrement bien, lui qui y a passé plus de dix ans.  “Avec Kabullywood, j’ai voulu témoigner de cette parenthèse pleine d’espoirs et porter un message : quand la religion est utilisée comme prétexte pour s’attaquer à la liberté d’expression et faire table rase du passé., c’est toute la société qui est en danger. J’ai aussi voulu montrer un visage méconnu de l’Afghanistan, loin de la trilogie simpliste taliban / opium / burqa, en rendant hommage à la richesse de l’héritage culturel du pays : la musique, la peinture, la poésie et surtout le cinéma, à travers une intrigue pleine d’action et d’énergie, qui s’inspire de l’essence de Kabullywood – le cinéma populaire afghan des années 1970 / 1980” explique-t-il. Rencontre avec un cinéaste volubile, passionné et chaleureux, qui nous relate le tournage d’un film dans des conditions hors normes.

AlloCiné : Avant tout, j’aimerai que l’on parle de vous et de votre parcours. Vous êtes passé par la case Humanitaire je crois. Qu’est-ce qui vous a finalement conduit à devenir réalisateur et au bout du compte faire ce film ?

Louis Meunier : Je suis arrivé en Afghanistan en 2002, avec un contrat Humanitaire de six mois, pour participer à la reconstruction du pays. C’était une époque un peu euphorique. On parlait alors de paix, de démocratie, de liberté de développement… De gros crédits avaient été débloqués pour reconstruire les routes, on avait une nouvelle monnaie, un nouveau drapeau… Je travaillais à ce moment là dans le nord du pays, où je m’occupais de reconstruire des ponts, des routes, des maisons.

C’est un pays dont je suis tombé amoureux. Il est absolument fascinant. Il faut se plonger dans les récits de Nicolas Bouvier, Robert Byron… Nombre d’écrivains voyageurs parlent de ce pays avec des trémolos dans la voix. L’Afghanistan, Afrane, c’est le pays des Pachtounes. Mais le pays comporte une myriades d’ethnies différentes, c’est aussi ce qui fait sa richesse. Il y a des lacs d’altitude incroyables, des déserts, des forêts… Moi qui ai la fibre aventurière, j’ai été servi ! J’ai lu le roman Les Cavaliers de Joseph Kessel [NDR : publié en 1967, et généralement considéré comme le chef d’œuvre romanesque de l’écrivain], qui raconte une épopée équestre extraordinaire. Je me suis dit que je voulais vivre cette aventure ! J’ai acheté un cheval, puis un autre, et encore un autre, et j’ai traversé le pays, en marchant dans les pas du héros de l’oeuvre de Kessel. J’ai aussi joué au Bouzkachi, le sport national, pendant dix ans [NDR : sport national qui se pratique aussi à cheval, également pratiqué dans plusieurs pays d’Asie centrale et du Moyen-Orient]. J’ai même fait partie de l’équipe de Kaboul pendant trois ans. En 2007, j’ai créé une société de production audiovisuelle basée à Kaboul, pour partager avec les autres la beauté de ce pays, et me donner aussi l’occasion de le sillonner dans tous les sens, en montant des expéditions, des documentaires, des films, ect. Au départ, c’était très romantique comme idée. On a commencé à deux, puis trois, quatre, cinq. On a travaillé comme correspondants pour Arte, France TV. Voilà pour le cadre.

En 2005, Ariane Mnouchkine est venue à Kaboul et a sélectionné une quinzaine de comédiens, avec à la clé un visa “compétences et talents” de trois ans, au terme duquel les comédiens devaient rentrer à Kaboul pour vivre de leur métier de comédiens. Je les connaissais un peu, ma femme travaillait d’ailleurs avec eux. On cherchait à l’époque un lieu à Kaboul qui pourrait servir de théâtre et de centre culturel, afin qu’ils puissent vivre de leur métier là-bas. Et malheureusement, la situation s’est gravement déteriorée. Le projet n’a jamais vu le jour, et le centre culturel n’a jamais eu lieu. Quant aux comédiens, ils sont restés en France. Du coup, j’ai décidé de le faire de manière symbolique à travers un film, qui raconte l’aventure fictive d’une bande d’amis qui accomplissent un acte de résistance, en essayant d’ouvrir un centre culturel à Kaboul. Mon film voulait témoigner de cette parenthèse enchantée, entre la chute du régime des talibans et le départ des troupes étrangères. Période pendant laquelle, en dépit des difficultées, il était permi de rêver, et durant laquelle tous ces jeunes ont aussi créé des formes d’expressions originales, à mi chemin entre l’Orient et l’Occident. C’est ce que j’appelle Kabullywood. Leurs parents l’avaient d’ailleurs déjà touché du doigt, dans les années 50-60, où il y avait une grande effervescence culturelle à Kaboul.

Votre film est souvent sur une ligne de crête : c’est certes une fiction, mais qui flirte très souvent avec le documentaire, renforcée d’ailleurs par une approche esthétique qui se rapproche du documentaire. Du coup, pourquoi avoir opté pour une fiction ?

Je ne sais pas si je pourrai répondre pleinement à cette question, ou alors au terme d’une trentaine de séances de psychanalyse  ! (rires) J’avais par le passé fait plusieurs documentaires, et j’avais envie de passer du côté de la fiction. C’est un choix résultant d’un cheminement personnel. Je trouvais qu’à travers la fiction, il y avait cette possibilité de faire rêver sur un sujet qui est quand même lourd. Après ça, fiction et réalité sont très intimement liées dans le film.

La génèse du projet est vraiment partie de la réalité. Dans l’écriture du film, toutes les séquences sont des morceaux de réalité ajoutés les uns dans les autres. Dans ma manière de tourner aussi, j’ai placé mes personnages en situation réelle, dans le vieux Bazar de Kaboul. Je n’ai pas payé de figurants… Je me suis servi de cette énergie du réel pour nourrir la fiction. Sans dévoiler le film, on a fait deux fois l’inauguration du cinéma Aryub. C’était une vraie inauguration, je voulais vraiment en faire un centre culturel. On a invité 1000 personnes, qui n’ont pas pu venir, à cause des problèmes de sécurité. Donc la séquence a été loupée, on n’a pas pu la monter. On en a refait une deux jours après, cette fois-ci avec les jeunes afghans de l’école du cirque, dont faisaient partie les jeunes comédiens du film. Eux venaient vraiment voir un spectacle sur scène; j’ai placé mes personnages au milieu de cette foule, et filmé ma séquence. A la limite, pour aller encore plus loin dans la mise en abîme, j’ai fait de mon personnage principal (Omid Rawendah, alias Sikandar) un documentariste, qui raconte sa vision de l’Afghanistan, en piochant notamment dans des images d’archives. J’aime beaucoup justement cette idée de perdre un peu le spectateur. Je ne sais pas si j’y suis bien arrivé, mais en tout cas j’ai encore envie de continuer à explorer cette frontière ténue entre la réalité et la fiction.

J’imagine que les conditions de tournage, dans un pays encore loin d’être totalement pacifié comme l’Afghanistan, relevaient de la gageure…

Effectivement. En fait, tout ce que j’avais imaginé dans le long métrage s’est produit ! On a été menacé par des hommes en armes, notre maison s’est faite cribler de balles, des attentats partout, une partie de l’équipe de tournage a été blessée dans un incendie… Du coup, j’ai dû tout le temps réécrire le scénario, en tenant justement compte de la réalité. Les explosions par exemple font malheureusement partie du quotidien. Les afghans haussent les épaules, en se demandant juste où la dernière explosion a eu lieu… Mes vélléités de départs ont vite été mises un peu en sourdine. Je me disais qu’on aurait toutes les autorisations nécessaires, qu’on aurait les financements, ect… En fait, rien de tout ça. On a plutôt essayé au contraire de nous décourager. Quelques petits financements sont arrivés par la suite, mais ridicules par rapport aux besoins du film.

Pour les autorisations de tournages, c’était extrêmement compliqué, au quotidien, car Kaboul est divisé en districts. Donc on avait les autorisations pour certains districts, mais pas pour d’autres… J’ajoute aussi que l’actrice française qui devait jouer le rôle principal et fait partie de la troupe de théâtre Aftaab [NDR : troupe créée par Ariane Mnouchkine suite à son voyage en Afghanistan en 2005; “Aftaab” signifiant “Soleil” en persan] a eu un problème de visa, m’obligeant à trouver quelqu’un au pied levé… Sans oublier le matériel pour filmer, qui a été dédouané la veille du tournage, alors que j’avais fait venir mon équipe française pendant 15 jours. On s’est demandé si on allait revoir la caméra et pouvoir tourner le film… Tout a été comme ça, du début à la fin !

Parlez-nous de votre rencontre avec le projectionniste du cinéma Aryub, qui joue son propre rôle dans votre film. Un personnage fantastique et émouvant, très attachant, véritable pendant afghan du Alfredo joué par Philippe Noiret dans “Cinema Paradiso” !

Je connais donc bien Kaboul, pour y avoir passé suffisamment de temps, de manière libre, parlant en plus le persan. J’ai visité tous les cinémas de la ville, pour trouver le lieu qui allait héberger le tournage. J’étais déjà passé devant le cinéma Aryub, sans jamais y rentrer. Un jour j’ai fini par frapper à la porte. Naser Nahimi est alors arrivé. Il se trouvait que c’était le projectionniste. Il est arrivé dans le cinéma alors qu’il avait 12 ans. Il est véritablement le gardien du cinéma, il est resté sur place durant 40 ans ! Il a connu l’âge d’or du cinéma à Kaboul, et raconte ca très bien dans le documentaire que je lui ai consacré, Kabul Cinema. Il y avait des tramways qui passaient à côté à l’époque, et la salle fonctionnait 24h/24, attirant 5000 personnes par jour. Des femmes, des enfants, des familles entières.

C’est important de continuer à se battre, sinon c’est foutu ! Tant qu’il y a des artistes, il y a de l’espoir.

Lorsque les Soviétiques ont envahi l’Afghanistan, le cinéma a été confisqué à son propriétaire. On le voit d’ailleurs raconter ça dans mon documentaire, en pleurant, se souvenant que des membres de sa famille ont été tués ce jour-là. Naser, lui, a continué à protéger le cinéma. Lorsque les Talibans sont arrivés, il a carrément enterré les bobines, fait venir 800 réfugiés, à la fois pour les protéger, mais aussi pour protéger le cinéma de la destruction. Naser a été l’âme de Kabullywood, l’âme du film. Il nous a énormément offert durant le tournage. A l’inverse, on a pu lui remettre des étoiles plein les yeux durant 3 mois, en lui faisant revivre l’énergie qu’il avait à l’époque au quotidien lorsque le cinéma tournait. Cet homme est une mine d’anecdotes, par exemple sur la censure à certaines périodes, comme au temps soviétique. Ils mettaient des champs de blé à l’écran, ca remplacait le geste de la carresse qui était interdit !

Après l’avoir rencontré, et écouté ses récits, je me suis dit qu’il fallait absolument que Naser soit dans mon film, et qu’il joue son propre rôle. C’était un pari un peu compliqué d’ailleurs, parce qu’il n’est pas comédien.

Vous parlez de votre documentaire “Kabul Cinema”, plusieurs fois primé dans différents festivals d’ailleurs, qui avait été présenté en 2015, et qui devait être le making of de ce que serait le futur film Kabullywood. Pourquoi est-il sorti autant en amont de “Kabullywood” pour le coup ? La “normalité” voudrait que cela soit l’inverse.

Le tournage de Kabullywood a eu lieu au printemps 2014, et j’étais à ce moment là rincé, à tous les niveaux, physiquement et financièrement. Au final j’ai eu une subvention de l’île de France en 2016, qui m’a permis de terminer le film. Mais il fallait financer le montage, trouver la musique, ect. Financièrement, j’ai dû faire autre chose pour faire bouillir la marmite; c’est pour ça que ca a pris autant de temps pour que Kabullywood sorte. Du coup, je me suis dit que monter ce documentaire pourrait peut être créer un petit appel d’air, pour montrer ce qu’il allait y avoir dans le futur film. D’ailleurs, j’ai du mal à qualifier “Kabul Cinema” de making-of. Pour moi, c’est plus que cela. On raconte bien sûr les coulisses du tournage de Kabullywood, mais c’est aussi un portrait du cinéma, du projectionniste avant. C’est pour cela que le documentaire a existé avant le film. Il est certes passé en festivals, mais n’est jamais sorti en salle. J’espère pouvoir le faire un jour.

Justement, existe-t-il malgré tout un moyen de le voir ?

Absolument. On peut le voir en allant sur le site kabullywood.com. Mais c’est en VOD pour le moment. Il faudrait que je le propose à une chaîne de TV par exemple. J’espère que le film va lui faire un peu de publicité.

Vous avez envisagé de le proposer à une chaîne comme Arte par exemple ?

Je rêverai de le faire, c’est la chaîne rêvée pour ça !

Je reviens sur le casting, que vous avez aussi évoqué au début de notre entretien. Comment avez-vous trouvé la comédienne Roya Heydari, qui est formidable dans son rôle ?

Je l’ai trouvée trois jours à peine avant le début du tournage, car j’avais besoin de remplacer la comédienne principale qui n’avait pas pu venir en raison d’un problème de visa, comme je l’ai expliqué. Roya a rempli son rôle de manière magnifique, lumineuse. Dans la vraie vie, son personnage lui ressemble beaucoup. C’est quelqu’un de très dévoué. Là où la plupart des artistes afghans ont désormais fui le pays, elle, elle a choisi de rester. Elle lutte au quotidien, elle s’expose, reçoit d’ailleurs régulièrement des menaces de mort…

Vous êtes encore en contact avec elle ?

Oui, mais je n’ai pas reçu de nouvelles depuis mon dernier message… Pour tout dire, j’avais l’ambition d’organiser l’avant-première du film à Kaboul, mais malheureusement elle n’a jamais eu lieu. Elle a été annulée pour des raisons de sécurité. Je voulais terminer en montant sur scène avec toute l’équipe du film, ca aurait été magnifique ! Peut être même dans le cinéma !

In Fine, quid du projet de faire de ce cinéma un centre culturel ? L’idée a finalement vécue ?

Dans un pays en guerre, la culture n’est clairement pas une priorité. Le gouvernement n’a pas d’argent pour financer cela, il préfère le mettre ailleurs. Quand on est citoyen, on pense plutôt à survivre que d’aller au cinéma. Par ailleurs, le cinéma a très mauvaise presse en Afghanistan aujourd’hui. C’est mal vu de sortir le soir, d’aller au cinéma, de voir de l’Art et de la Culture. Quelque part, c’était un projet utopique, presque voué à l’échec dès le départ. Moi au départ, j’espérais susciter l’intérêt d’une ambassade, qui en aurait alors fait un lieu d’expositions par exemple, avec des peintures, des concerts, ect. LE centre culturel afghan a été pendant longtemps l’Institut Français, qui a explosé dans un attentat le 14 décembre 2014. Moi je suis dans le confort, tandis que les artistes afghans montent sur scène, et s’exposent, deviennent des cibles. Je me suis dis qu’il fallait arrêter les frais et mettre fin à ma lubie.

Dans un pays où on cherche / a cherché à faire table rase du passé, où la liberté d’expression est plus menacée que jamais, voire carrément payée au prix fort, est-ce que vous arrivez à être encore optimiste sur son devenir ?

Honnêtement, j’ai du mal à rester optimiste sur l’Afghanistan. Après, il est important de continuer à se battre, sinon c’est foutu. Il y a quelques choses de très particulier sur ce pays, d’unique. Moi je voulais montrer le visage de Kaboul, des images qu’on ne voit jamais. Mais mon film se veut aussi porteur d’un message universel. Car la situation que vous décrivez, qui est une réalité du pays, est aussi applicable à ce qui se passe à Mossoul en Irak, en Syrie, au Bataclan à Paris. La Culture, c’est véritablement le ciment social. C’est notre Histoire. C’est ce qui explique pourquoi nous sommes un peuple, une nation. Mais c’est aussi notre futur. Si on n’a pas de Culture, on n’a pas de raison de vivre. Aujourd’hui, il y a par exemple des archéologues qui travaillent en Afghanistan à Mes Aynak, le plus grand site / vestige bouddhique au monde, qui révolutionne la manière dont on regarde l’Histoire du bouddhisme dans le monde. Il y a des artistes comme Roya qui montent sur scène et passent à l’écran pour se battre. Il faut s’accrocher à tout ça. C’est un peu la dernière phrase du film d’ailleurs : tant qu’il y a des artistes, il y a de l’espoir.

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